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Sayon Bamba Camara, artiste-chanteuse
« J’ai chanté la femme guinéenne en toute sincérité. Sans démagogie. Elle fait tant pour le pays ».
Sayon Bamba Camara, ce n’est pas «Taramakhè» de Cissokho. Notre compatriote vit à Marseille, depuis près d’une décennie. Elle a sorti un CD qui cartonne fort: des histoires de femmes qui aspirent à la liberté, histoires du quotidien qui envoûtent, qu’on n’écoute pas seulement avec les oreilles mais avec tout le corps. Elle nous a rendu visite le 23 novembre dernier. Nous essayons d’en savoir plus sur son art.
La Lance : Sayon Bamba Camara ? Ça fait deux noms-là. Pourquoi ?
Sayon Bamba Camara : (rires) Bamba, c’est le prénom de mon père. C’est lui qui l’a choisi quand j’ai fait l’examen du brevet. C’était pour me distinguer d’une camarade de classe. Je l’ai conservé et tous mes frères d’ailleurs. C’est notre p’tite marque.
Qu’est-ce qui t’a amené à opter pour la musique ?
Franchement, je ne sais pas trop. Euh… c’est l’envie de chanter. J’ai toujours aimé ça, aussi loin que remonte mon souvenir. Mon père me faisait découvrir des morceaux. J’aimais beaucoup Myriam Makéka, le Bembeya jazz national et Momo Wandel. J’aimais ces musiques-là.
Tu as commencé ta carrière en Guinée ou en France ?
J’ai fait une longue période ici, en Guinée, où l’on a bien galéré. J’ai d’abord eu un groupe qui s’appelait «Sobè» (ndlr: le sérieux). On s’était présenté pour le MASA. Et à l’occasion d’un forum de ce groupe, maître Barry, le saxophoniste et chef d’orchestre du Kaloum star, m’a dit que j’avais une belle voix et qu’il fallait que je chante quelque chose. Il m’a donc amenée chez les Amazones de Guinée de tantie Gnépou, où j’ai chanté pendant deux ans. Après, j’ai intégré le Théâtre national de Guinée. J’y ai fait pas mal de choses. J’ai bourlingué et rencontré pas mal d’artistes avant de partir pour la France, où je me suis mariée et installée.
Tu as donc fait du théâtre et de la chanson. Sans scènes de ménage entre les deux ?
Non, pas vraiment ! Parce que je crois que les deux se complètent. Et d’ailleurs quand on écoute mon CD, on sent que j’ai quand même une influence de comédienne. Parce que j’aime bien jouer avec les mots.
Le théâtre, ça aide pour la maîtrise de la scène, la présence scénique…
Ah, oui ! C’est très important pour l’occupation de l’espace. Et quand on a fait aussi de la danse, c’est important. J’ai eu la chance d’aller au Théâtre national de Guinée. C’était beaucoup axé sur la danse. On avait des chorégraphies très compliquées et ça ne nous a pas mal aidés.
C’est après tout cela, qu’on débarque à Marseille, comme ça !
Je n’ai pas vraiment débarqué COMME ÇA à Marseille ! J’ai d’abord travaillé ici, avec le Théâtre national de Guinée et la Compagnie Générique Vapeur. Et, il s’est trouvé que l’année d’après, le Théâtre national est allé en France et moi, je n’ai pas pu faire partie du voyage. Mais par la suite, il y a un Marseillais qui voulait musicalement faire des choses avec moi. Donc, il m’a fait venir pour les «Nuits Métis» à Marseille en 1997 et on a créé le spectacle «Wo mama» (ndlr : salut !). C’est là que j’ai rencontré mon ancien compagnon. Avec lui, on s’est installé à Marseille et on a commencé à galérer là-bas.
Son nom, c’est qui déjà ?
Il s’appelait Gino Rayazone. C’est le père de mon premier fils.
Mais comment tu as pu réunir tous ces musiciens qui t’accompagnent pour le CD ?
C’est un long parcours, en fait. Parce qu’au début, quand on est dans le système français, pour s’en sortir il faut garder le statut. C’est-à-dire, il faut avoir travaillé suffisamment pour être indemnisé, pour qu’on nous le rende un peu, durant toute une année. Et pour ça, il faut accepter tout et n’importe quoi. Enfin… c’est ce qui se passe aujourd’hui en France. J’ai beaucoup travaillé avec beaucoup de gens, beaucoup de styles différents. J’ai fait des choses avec des chanteurs occitans, hébreux, arabes, des pièces de théâtre aussi, pour garder ce statut. Je me suis dit qu’il fallait quand même se recentrer sur la musique. C’est le décès d’un ami qui a été le déclencheur de ce truc-là. Je travaille avec des musiciens que j’ai rencontrés. Parmi eux, Christophe avec lequel j’ai beaucoup d’affinité. Il joue de la guitare. On se mettait à côté pour travailler mes compos, chaque fois qu’on avait le temps. Petit à p’tit, on a eu le désir de pousser ça. . Et maintenant, on est six sur scène.
Tu as dû choisir un style de musique…
Mon style ? Je crois que je l’ai toujours eu un peu. En tout cas, ceux qui suivent mon parcours vous le diront. J’ai toujours eu ce style-là, dans mes compos. Parce que les chansons qui sont sur le CD, il y a certaines que j’ai écrites depuis le temps que je vivais ici, à Conakry. «Sou» par exemple, je l’ai écrit à l’âge de 15 ans. (ndlr: un morceau qui parle d’un rendez-vous manqué. C’est dur quand on a quinze ans). Jojo, Je l’ai écrit la première année que je suis allée m’installer là-bas, à Marseille.
Dans Jojo, tu parles de quelqu’un qui a roulé sa bosse à Taouyah, vivoté à Matam, survécu à Dixinn. Est-ce une histoire vraie ?
Jojo, c’est une amie à moi ; ma meilleure amie à Conakry ! Elle s’appelle Jocelyne Brun. Elle a vivoté à Taouyah, à Coléah et j’ai toujours traîné avec elle. Dieu a fait que je suis allée en Europe, elle est restée. Elle s’est toujours battue, elle a connu pas mal de galère, mais elle a toujours gardé le sourire. J’ai voulu la chanter.
Il y a «A BORONGO»…
Oui ! Je me suis dit : qu’est-ce que tu peux apporter de plus à ce morceau ? Il a été tellement vu et revu. J’ai voulu apporter une p’tite sensualité, une touche féminine. Car, c’est un morceau qui a surtout été chanté par les hommes. Cette fois, je n’ai pas voulu que les percuss soient devant, mais les cordes. Je crois que le mixeur Jérémy (Perouin) a fait un sacré travail.
Et Awoula ?
C’est un morceau que j’ai écrit, le jour où ma mère m’a annoncé le décès de mon grand-père. C’était quelqu’un de formidable ! Je me rappelle, on était en Guinée forestière, il nous avait amené à une balade dans la forêt sacrée; pour nous montrer les arbres : le néré, le mokè et plein de choses. On était dans un monde magique. A l’annonce de sa mort, c’est cette scène que j’avais en tête. Awoula veut dire en Toma : Sortez ! Mais aussi «allez voir dans la forêt…».
Tu as aussi dédié «la Guinée-Guiné» à la femme guinéenne…
La «Guinée-Guiné», ce n’est pas par démagogie, même pas pour redorer le blason de la Guinée. Mais, c’est en toute sincérité que je l’ai dédié aux femmes guinéennes, pour leur grâce et ce qu’elles font. Même à Marseille, durant mes spectacles, elles sont tellement dans la fête, tellement généreuses, notamment une certaine Mariétou qui est splendide et qu’on adore. Elles sont assez représentatives de notre culture.
Comment se porte la musique guinéenne en France ?
Elle se porte bien, je crois ! Nous, on est quelques artistes guinéens à vivoter à Marseille, à se débrouiller comme on peut. Avec Isabelle (Armand) on a une association qui est juste à côté d’une autre association qui s’occupe avant tout de la promotion des artistes guinéens. En tout cas qui s’occupe de redorer le blason de la culture guinéenne, qui s’appelle Kaloum. On est vraiment en étroite collaboration avec eux. Sincèrement, chaque fois que je joue, il y a une forte communauté guinéenne qui vient. Je commence déjà à créer mon p’tit public, mon p’tit cocon.
Ton artiste préféré guinéen, c’est qui ?
Parmi les artistes guinéens… Alors ça, c’est terrible ! Parce que j’écoute un peu de tout, c’est vrai. Mais j’avoue que la musique qui m’a toujours touchée, que l’on écoute chez nous à la maison, c’est le Bembeya jazz national, le Kaloum Star. Je recherche tous les vieux morceaux de ces ensembles. Chaque fois que je reviens au pays, je me fais enregistrer des disques. c’est pour mon inspiration. C’est quelque chose de terrible ! Et les Amazones de Guinée, version Gnépou et Cissé. C’est la musique qui me plaît, quoi ! Avec Momo Wandel. De la musique sur boîte rythmique, de la musique jouable.
Gnépou est hélas, décédée. Tu le savais ?
Ça a été très dur pour moi. Mais, je crois que c’est toutes ces choses qui m’ont fait prendre la décision de faire enfin mon disque. Parce que aujourd’hui, elle est décédée mais son nom ne mourra pas. Les Amazones ont fait un travail incroyable et en grande partie grâce à elle. Elle avait du génie. Personne ne pourra dire le contraire.
Ton mari, tu l’as rencontré où ?
(rires) Le Premier ou le deuxième ?
- Les deux !
Le premier, je l’ai rencontré d’abord ici, en Guinée.
Il est Guinéen ?
Non, il est Français ! Je dis non, parce que nous avec notre état d’esprit, c’est pas qu’on crache sur nos frères guinéens, mais on n’a pas eu la chance de nous marier avec des Guinéens. J’ai rencontré mon mari ici, dans le métier que je fais. C’est vrai aussi qu’être comédienne, c’est très difficile d’être acceptée par les hommes. Parce qu’ils estiment qu’on a une vie mouvementée et pourtant nous sommes comme les autres. On a une vie tout à fait normale…
Ah, bon ? J’allais en venir. Comment fais-tu pour mener ta vie de comédienne ou de chanteuse et ta vie familiale, sans problèmes ?
En fait pour moi, les deux vont ensemble. C’est deux lignes qui sont ensemble et moi je suis au milieu. J’essaie d’être un peu d’un côté et un peu de l’autre, sans léser l’un ou l’autre.
Le second mari ?
C’est vrai que j’ai un soutien incroyable de Bruno (Le Dantec) qui est mon mari ; qui me soutient dans les coups durs, qui me donne du courage. Mais sincèrement, on n’est rien sans les autres. Cette histoire, la nôtre, a fonctionné parce que Isabelle y a cru. Elle m’a poussée au début, alors que je traînais le pied. C’est une amie, on a longue histoire. C’est aussi grâce aux musiciens. Christophe (Esselée), Dominique (Beven), Gustavo (Ovalles) et Mohamed Keïta «Didi» qui est Guinéen comme moi. Il est formidable, il joue du Gongoma, du Bolon, du doum, un type plein de générosité, quoi !
Sur le plan international, il y a certainement un artiste auquel tu aimerais ressembler ou qui t’inspire le mieux…
Je sais que ça a été dit et redit par plein d’artistes et je trouve qu’ils ont raison. Pour moi c’est Myriam Makéba «Mama Africa». Elle reste l’incontournable de la musique africaine au féminin. Elle a été imitée longtemps, mais jamais égalée dans son style. Je crois que son style est bien à elle et il faut juste essayer de se servir de son expérience, pour trouver sa voie tout simplement. J’aime beaucoup ce qu’elle fait.
Ça fait longtemps qu’on est en France ?
Bientôt neuf ans !
Mais tu reviens de temps en temps avec ton mari ?
De temps en temps avec ou sans le mari, mais surtout avec mes enfants ! Parce que l’éducation des enfants, c’est important. J’ai toujours voulu, moi, leur montrer un peu de là-bas et un peu d’ici, pour qu’ils soient moins égoïstes. Parce que la vie là-bas est plutôt simple pour eux. Le fait de venir ici et de se rendre compte de la valeur de l’argent et des choses, est très important pour leur équilibre.
Comment trouves-tu à présent, notre musique locale ?
Beh… la musique locale, il y a des voix qui sortent superbement bien, c’est vrai. De grands chanteurs, mais musicalement, ce n’est plus de la musique traditionnelle. Cette musique-là manque. Et c’est là où les Espoirs de Coronthie ont fait fort. Parce que leur musique est incroyablement belle. C’est comme les Etoiles de Boulbinet. C’est de la musique traditionnelle pure. C’est comme les «Baga-Guiné». C’est cette culture qu’on doit absolument montrer en Europe. Parce que, eux finalement, la musique programmée sur batterie, ils en ont à gogo. C’est pour ça que moi, ma formule, elle est peut-être un peu prétentieuse et en même temps pas, en tout cas je me suis dit : retour à la tradition.
C’est-à-dire à l’acoustique, quoi !
J’aime l’acoustique parce que pour moi, on y trouve l’apaisement, la sérénité et même la pulse. Souvent avec le gros son, ça noie la pulse.
Qu’est-ce que tu as à ajouter et qu’on n’a pas abordé ?
Tout ce que j’ai à dire, c’est merci. Merci d’abord à Conakry, parce que j’ai beaucoup appris ici. C’est grâce à ce que j’ai appris dans les rues ici, que j’ai pu me faire un peu du chemin à Marseille. Merci à Maître Barry du Kaloum star qui m’a poussée vers les Amazones et à tous ces gens qui m’ont aidée. Je n’ai même pas besoin de les citer, ils se reconnaîtront. Et merci surtout à mon amie Isabelle (Armand) qui a cru en cette histoire, qui l’a financée.
Propos recueillis par
Assan Abraham Keïta
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